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Jorge Luis Borges (1899 - 1986)

Jorge Luis Borges

Histoire du guerrier et de la captive (1961)
Droctulft fut un guerrier longobard qui, lors de l’assaut de Ravenne, abandonna les siens et mourut en défendant la ville qu’il avait d’abord attaquée. (...) Je ne sais même pas la date des faits. Faut-il les situer vers le milieu du VIe siècle, quand les Longobards dévastèrent les plaines italiennes, ou dans le VIIIe siècle, avant la reddition de Ravenne ? [...]
Imaginons [...] Droctulft, non l’individu Droctulft, qui sans doute fut unique et insondable, comme tous les individus, mais le type humain créé avec lui et avec beaucoup d’autres comme lui, par la tradition, qui est oeuvre d’oubli et de mémoire. À travers une obscure géographie de forêts et de fondrières, les guerres le conduisirent en Italie, depuis les rives du Danube et de l’Elbe. Et peut-être ne savait-il pas qu’il allait au Sud, et peut-être ne savait-il pas qu’il faisait la guerre contre le nom romain. Peut-être confessait-il l’arianisme, qui tient que la gloire du Fils est le reflet de la gloire du Père, mais il est plus raisonnable de l’imaginer dévot de la Terre [...] ou dévot des dieux de la Guerre et du Tonnerre [...]
Il venait des forêts inextricables du sanglier et de l’aurochs. Il était blanc, gai, innocent, cruel, loyal à son chef et à sa tribu, non à l’univers. Les guerres le conduisent à Ravenne, et là, il voit quelque chose qu’il n’a jamais vu, ou qu’il n’a pas vu avec plénitude. Il voit la lumière du jour, les cyprès et le marbre.
Il voit un ensemble qui est multiple sans désordre ; il voit une ville, composition faite de statues, de temples, de jardins, de maisons, de degrés, de jarres, de chapiteaux, d’espaces réguliers et ouverts. Aucune de ces oeuvres, je le sais, ne l’impressionne par sa beauté ; elles le touchent comme aujourd’hui nous toucherait une machine complexe dont nous ignorons la destination, mais dans le dessin de laquelle on devine une intelligence immortelle. Peut-être lui suffit-il de voir une seule arche, avec une inscription incompréhensible en éternelles lettres romaines. Brusquement, cette révélation l’éblouit et le transforme : la Ville. Il sait que, dans ses murs, il sera un chien ou un enfant, et qu’il n’arrivera même pas à la comprendre, mais il sait aussi qu’elle vaut mieux que ses dieux et la foi jurée et toutes les fondrières de la Germanie. Droctulft abandonne les siens et combat pour Ravenne.

 

J.L. Borges, El Aleph (Traduit par Roger Caillois)